Boire la coupe jusqu’à l’hallali

Lucas (Mads Mikkelsen) dans La Chasse (Jagten) – Zentropa 2012

Dans son dernier film La Chasse, le réalisateur danois de Festen (1998) Thomas Vinterberg fait le portrait de Lucas, un homme dont la vie s’effondre en quelques semaines suite aux accusations d’attouchements de la part d’une petite fille de son entourage. Un film magnifique à l’interprétation irréprochable.

La plus grande force de La Chasse est sans doute l’innocence de son personnage principal. Une fois ce fait établi, le réalisateur laisse agir la rumeur. Car à l’exception d’une unique et très courte scène durant laquelle deux policiers en civil emmènent Lucas, le film se désintéresse totalement de l’aspect procédural pour se concentrer sur la dégradation progressive du sort de son héros. D’abord soutenu, puis paria et enfin souffre-douleur, l’instituteur devenu éducateur en jardin d’enfants voit ses plus proches voisins se retourner contre lui les uns après les autres, en tête desquels son meilleur ami Théo, père de la très jeune Karla qui l’accuse.

La vérité et la bouche des enfants
Thomas Vinterberg, comme en 1998 avec Festen qui narrait la fête d’anniversaire d’un patriarche sexagénaire que son fils accuse publiquement de les avoir violés étant enfants, lui et sa sœur jumelle qui s’est récemment suicidée, a une façon bien particulière d’aborder de tels chocs. Tout se déroule dans un calme relatif, conférant une dimension presque kafkaïenne à la situation. La surprise qu’éprouve le héros, à laquelle laisse rapidement place l’incrédulité et la révolte vaine, trouve son écho dans le glissement progressif du langage de ses proches. En définitive, l’action repose sur l’assertion mainte fois répétée que « les enfants ne mentent pas ». Des accents d’Outreau, donc, pour ce chef d’œuvre qui rappelle avec brutalité que la rumeur condamne tellement plus aisément que la justice… Et fait des ravages que rien ne pourra effacer.

Casting idéal
L’acteur principal, Mads Mikkelsen, campe un père divorcé réservé et aimant avec une justesse incroyable. Lauréat du prix d’interprétation masculine à Cannes en 2012 pour cette performance hors du commun, l’acteur danois ayant débuté dans la très violente trilogie Pusher a déjà eu l’occasion de se faire connaître du public européen et mondial en incarnant notamment Le Chiffre dans Casino Royale (2006), ou One-Eye dans Le guerrier silencieux – Valhalla Rising (2009). Bientôt à l’affiche de A Royal Affair, il joue chaque fois sur l’ambiguïté de son physique et de son jeu, tantôt charmeur jusqu’au désarmant, tantôt effrayant de violence contenue.
Les partenaires de Mikkelsen sont tout aussi talentueux. Son fils adolescent (Lasse Fogelstrøm), son ami Theo en père trahi (Thomas Bo Larsen) ou la petite Karla (Annika Wedderkopp) interprêtent sans aucune fausse note une partition admirablement écrite, surprenante à chaque détour du chemin.

Le retour du Dogme ?
Thomas Vinterberg, peu connu en France si ce n’est par son film choc Festen et dans une moindre mesure par le très étrange It’s All About Love (2003), fait un retour en force. Il reste fidèle à sa patte ultra réaliste rendue célèbre par la rédaction du Dogme* en 1995, en compagnie de Lars von Trier. À tel point que Jagten (La Chasse, en danois) prend parfois des tournures de documentaire. Le cadre de la petite ville danoise en ce début d’hiver est un décor idéal pour cette tragédie au goût très amer mais aux odeurs de feuilles mortes et de pain d’épice. On ne peut que se réjouir de la sortie d’un film d’une telle qualité, et espérer réentendre rapidement parler de Vinterberg.
À voir absolument !

*Le Dogme95 est un manifeste rédigé en mars 1995 par Thomas Vinterberg et Lars von Trier. Écrit en réaction aux superproductions d’Hollywood jugées invraisemblables, il se présente sous la forme d’un serment de 10 commandements prônant un cinéma plus vrai, sans artifices d’aucune sorte ni ellipses. Il interdit par exemple l’usage d’accessoires naturellement absents du lieu de tournage, ou d’effet spéciaux.
(cf. Le Dogme95 sur Wikipedia)

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