Comme un lâche

Martin jeta rapidement un regard alentour. Rien ne permettait de croire que son passage avait été remarqué par un voisin insomniaque ou un observateur noctambule : tout était calme et sombre. Les rares fenêtres encore allumées des immeubles environnants ne trahissaient aucune activité indiscrète.

Il reprit lentement son souffle, se forçant à maîtriser sa respiration haletante. Une fine pellicule de poussière recouvrait ses bras moites, et son dos, contracté par les sueurs froides, le lançait douloureusement. Il repoussa nerveusement une mèche de cheveux et reprit son ascension. Une caisse de bois, le couvercle d’une benne à ordure, puis le rebord supérieur du muret. Un coup de hanches assuré le fit franchir prestement ce dernier obstacle entre la cour et la rue piétonne faiblement éclairée. Le plus dur était fait. Il s’appuya du bout des doigts à la surface rugueuse du mur et s’engagea dans la ruelle, sans se préoccuper du sens de la marche. Seule lui importait la distance qu’il mettait entre lui et l’appartement de Jeanne. Il l’imaginait frappant à la porte de la salle de bain, doucement d’abord puis un peu plus énergiquement. Elle s’inquièterait de son silence, cèderait peut-être à la panique avant d’appeler du renfort ou d’enfoncer la porte. Il souhaitait intérieurement qu’elle ne fasse appel à personne. L’humiliation de la fenêtre ouverte et de la cour déserte devant un voisin lui serait épargnée.

Accélérant le pas, il déboucha sur l’avenue et alluma une cigarette. Inspirant profondément, il sentit la fumée brûler ses poumons. Le goût acide du tabac lui rappela le baiser qu’il avait échangé avec elle avant de s’éclipser. Sa main trembla lorsqu’il la porta à ses lèvres. Il faillit s’arrêter, revenir sur ses pas, mais ne savait comment expliquer sa fuite. Il ne pouvait faire le chemin en sens inverse et n’imaginais même pas se présenter à sa porte. Il avait agi dans la précipitation, gagné par l’angoisse. Et pourtant, il savait qu’ils se verraient demain, samedi peut-être. Il feindrait l’indifférence, prétendrait qu’il ne se rappelait de rien ou l’ignorerait. La honte lui cuisait le visage. Il repassa les évènements dans sa tête, se revoyant ouvrir à tâtons le minuscule verrou au-dessus du petit meuble en contreplaqué, inspirant l’air frais du dehors, franchissant le pas de la fenêtre avant de se laisser tomber sur les pavés humides. Il avait fui, rien de plus, comme un lâche. Comme un lâche.

 

Il arriva rue Lefort et fouilla dans sa poche à la recherche de sa clé. Il leva les yeux et la vit, à bout de souffle, écarlate. Il se sentit rétrécir jusqu’à rentrer dans ses chaussettes, cherchant désespérément quelque chose à dire, les yeux rivés sur ses poings serrés. Elle s’approcha lentement et le gifla de toutes ses forces. Puis se colla à lui, l’entoura de ses bras tremblants et dit : « Viens, on rentre ».

Une réflexion au sujet de « Comme un lâche »

  1. Martin Fermant a au moins une fan officielle. Et merci encore pour ton blog dans son ensemble, il me donne plein de bonnes idées, de bonnes pensées :)

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