En revenant de voyage

Lorsque Martin Fermant revient de voyage, il est toujours surpris par la manière dont sa ville a continué à vivre sans lui. Il ressent alors une certaine déconvenue mêlée de ravissement.


Les autres ne l’ont pas attendu, les affiches publicitaires sont toutes différentes, les arbres n’ont plus les mêmes feuillages et même les passants ont changé. Il se sent exclu de ces altérations et regrette d’avoir raté une partie de la représentation quotidienne, comme l’énième épisode de sa série favorite. Mais c’est aussi l’occasion d’être un étranger en terre connue, comme revenant d’un exil. D’apprécier avec un œil neuf ce décor familier, légèrement réarrangé par des techniciens invisibles. Jouer au jeu des différences les premiers jours, jusqu’à ce que s’estompe lentement cette sensation. La rue élargie près du cabinet du dermatologue marocain. La piste cyclable le long du boulevard, le revêtement flambant neuf du toit de la mairie et les bornes de Vélib’ qui ont envahi chaque placette, chaque terre-plein, comme des colonies de fourmis brillantes, attendant les ordres, besogneuses et obéissantes.

Il ne peut s’empêcher de comparer son quartier avec ce qu’il était avant son départ, et avec celui qu’il a découvert au-delà des routes, des frontières qu’il a traversées, dans lequel il a erré pendant son ostracisme volontaire. Cette absence est d’abord perçue comme un temps qu’il ne rattrapera jamais, une période irrémédiablement absente de son histoire. Puis, au cours des semaines qui passent, au fur et à mesure qu’il se réacclimate, elle devient une fraction du temps hors de son espace, une plage de mémoire vivante à son insu, une surprise préparée rien que pour lui, pour qu’il se souvienne qu’il n’a pas rêvé toutes ces semaines loin de chez lui. C’est un signal décalé, sans rapport évident avec ses souvenirs. Comme la mort de ce personnage célèbre qui évoquera toujours dans son esprit sa chute de vélo le même jour et la cicatrice qu’il conserve au-dessus du coude. Une lumière aveuglante dans une pièce où il n’était pas.

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