Errances

Martin Fermant

Ses deux pieds touchèrent le sol au même instant, tout doucement. Il frémit lorsqu’un léger courent d’air le caressa sans un bruit, puis observa les alentours. Pas un souffle, pas une lumière, aucun signe de vie. Il se redressa de toute sa hauteur, fit jouer délicatement les articulations de ses poignets, plia les coudes pour dissiper le léger engourdissement qui l’incommodait et se mit en route. Ses pieds nus peinaient à trouver leur chemin sur le sol meuble.

Presque aveugle dans cette obscurité épaisse, il avançait comme à tâtons, faisant un pas sans assurance, suivi d’un autre toujours aussi timide. Il lui était impossible de dire s’il se trouvait dans une plaine immense ou dans un étroit corridor. Les notions de temps et d’espace n’avaient plus cours. Il ne percevait que le bruit de sa respiration et le troublant contact de cette indéfinissable matière sous ses pieds, le crissement étouffé que chaque enjambée produisait. Il aurait dû paniquer, se jeter à terre et explorer de ses mains cet environnement invisible. Mais il se sentait étrangement calme. Il faisait refluer sans effort les vagues d’angoisse qui tentaient de l’assaillir, et en était tout étonné. Sa situation était absurde, il ignorait comment il était arrivé là, ce qu’il faisait avant de se retrouver au milieu des ténèbres. Il n’avait ni souvenirs ni envies, ni inquiétudes ni but. Il savait qu’il s’appelait Martin et ce qu’était une pomme, une automobile ou un agent d’assurance, il visualisa très distinctement pendant plusieurs secondes le visage d’une femme souriante et belle, à tel point qu’elle parut se matérialiser en face de lui. Il pensa sans cesser d’avancer qu’il cheminait peut-être dans l’espace de sa pensée. Que cette noirceur opaque n’était que l’infini clos de son esprit. Puis il se dit que répondre à cette question ne lui apporterait rien. Sans aucune difficulté, il fit naître l’image d’un gros dictionnaire. Reliure de similicuir vert frappé de lettres dorées. De près, il vit les pages de papier brun et put sentir leur odeur poussiéreuse, leur grain irrégulier. Puis il se représenta un sol de marbre clair, finement veiné de gris, composé de dalles polies à l’extrême, brillantes comme autant de miroirs. Les dalles de marbres disparurent à leur tour et laissèrent la place à une écharpe de grosse laine bleue légèrement piquante au toucher. Elle voleta un moment, s’enroulant sur elle-même puis s’évanouit. L’obscurité reprit possession de son esprit. Il n’avait pas cessé d’avancer, avec une assurance grandissante. Toute hésitation avait disparu. Le visage de la jeune femme s’imposa de nouveau à lui. Il connaissait ce visage comme si c’était le sien. Il en devinait chaque détail, chaque relief. Il sentait son parfum et anticipait chaque battement de cil, le mouvement de chaque muscle sous la peau diaphane. Il laissa le faciès rieur l’accompagner quelques pas puis se retrouva à nouveau seul, une douce ivresse au creux de la poitrine. Il fallait continuer à marcher dans le noir.

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