Seul dans la foule

Martin Fermant

Martin n’est pas très disposé à discuter. Le bruit des conversations entremêlées, la musique qui force les invités à lever la voix et le brouhaha des verres et des bouteilles qui s’entrechoquent lui donnent mal à la tête. Il feint alors de s’intéresser aux livres entassés sur les étagères, aux détails de l’ameublement et aux motifs des rideaux, marquant ainsi son envie de rester seul dans la foule.Il passe l’index sur le dos des ouvrages, adopte une moue pensive devant un tableau. Imperceptiblement, il se rapproche de la fenêtre. Le balcon est envahi de monde. Il se replie alors vers le couloir qui s’enfonce vers l’intérieur de l’appartement. Dans la pénombre, il gagne à tâtons le vestibule, passe devant une petite salle de bain étrangement vide et pénètre dans une pièce ressemblant à une chambre d’amis. L’unique porte-fenêtre surplombe la cour de l’immeuble déserte et faiblement éclairée. S’appuyant au garde-corps, il met la main dans la poche de sa veste et en sort une cigarette. Il sursaute au bruit d’un briquet qu’on allume, juste derrière lui. La main qui le tient s’avance, il tend le cou et l’extrémité de sa cigarette rougeoie. La main et le briquet appartiennent à une jeune femme. Son visage est fin, surmonté d’une chevelure sans manières. Les bras nus jusqu’aux épaules se posent sur la rambarde, sans un mot. Elle regarde devant elle. Il l’observe un instant puis sort une autre cigarette de sa poche. Elle croise son regard et sourit en guise de remerciement, se saisit de la cigarette sans le toucher et l’allume, puis reprend sa position, les yeux apparemment fixés sur le sol carrelé de la cour deux étages plus bas. De ce balcon, le bruit en provenance du salon est presque imperceptible. Seuls leurs respirations et un souffle de vent sec brisent le silence. Martin reste figé. Le seul geste de saisir sa cigarette pour expirer la fumée lui parait inconvenant. Ce moment est comme le silence à la fin du disque, ou le parcours muet et hagard du spectateur quittant la salle de cinéma à travers les couloirs sombres et ouatés. C’est un rituel silencieux que le moindre impair peut faire voler en éclats.

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