Trop gentil

Martin Fermant

Deuxième à gauche, le rond-point autour du petit obélisque et trois kilomètres jusqu’à la grande ferme à colombages. Le chemin de terre fait cahoter la petite voiture qui grince sur ses suspensions avant de s’immobiliser devant une haie d’arbustes jaunis. Martin coupe le moteur et reste là, à écouter les cliquetis qui s’échappent du capot. Lentement, il sort une cigarette de sa veste, tourne la clef de contact à mi-course et enfonce l’allume-cigare. Au dehors, un vent frais fait bruisser les chênes à l’orée du petit bois. Martin entrouvre la vitre et allume sa cigarette avant d’expirer dans un soupir un large panache de fumée grise et âcre. Il regrette d’être venu. Durant tout le trajet, il s’est maudit d’avoir accepté, il faillit faire demi-tour à plusieurs reprises, cherchant en vain une excuse plausible pour une désertion préservant son amour-propre et lui évitant l’embarras d’un mensonge éhonté. « Tu es trop gentil », avait déclaré Jeanne quand il lui avait avoué avoir cédé. Foutaises. Trop gentil, ça n’existe pas. Faible, pathétiquement dévoué comme un clébard battu, ou aplati comme une vieille carpette, voilà ce qu’elle aurait pu dire ; mais trop gentil, c’était seulement injuste et crétin. Alors il avait attrapé ses clefs trop lourdes, sa veste trop raide, enfilé ses chaussures trop fines et embrassé son amie trop cruelle avec un sourire trop gentil, et il avait ruminé sa faiblesse pendant le trajet trop long. Trop tard pour repartir. Ils avaient sûrement entendu la voiture arriver et s’arrêter devant l’allée. Ils attendaient qu’il sorte, guettant le bruit de la portière claquée trop fort. En écrasant son mégot, Martin songea à allumer une autre cigarette, puis renonça. Mieux valait faire ça rapidement, en finir tout de suite et rentrer auprès de Jeanne. Il rentrerait en cachant sa colère, enverrait promener ses tennis et son manteau et marcherait vers elle avec assurance. Il la prendrait par le poignet avec lenteur, mais fermeté pour la faire lever du canapé. Il collerait sa bouche sur la sienne en gardant sa main autour de son bras, glissant l’autre dans son dos, sous son chemisier, et l’entrainerait vers le lit sans lui laisser le temps d’émettre une de ses faibles protestations qu’elle émettait sans conviction, en soupirant, quand il commençait à la toucher. Il parcourrait son corps, alternant baisers et caresses en écoutant ses gémissements étudiés et ôtant ses vêtements un par un. Puis il oublierait tout, cette semaine grise et triste, cette après-midi pesante, cette année interminable, en faisant naître sur son visage un sourire langoureux et suggestif au moment d’entrer en elle.

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